Nombreuses sont les bouées percées sur mon chemin,
Mais seules quelques-unes tiendront le coup.
Face à cette épreuve qui me paraît sans fin,
Je finirai en apnée ce périple de fou.
Sur ce radeau de fortune ficelé par les miens,
Je continuerai encore à ramer jusqu’au bout.
Pour enfin toucher la terre ferme de la main,
Comme un migrant sauvé qui restera debout.
Enivrer de fierté tous ceux qui m’ont soutenu,
Pour que cette seconde chance épaule mon combat.
Conscient que rien n’excuse la peine encourue,
Malgré toutes mes erreurs, j’ai la vie devant moi…
Roanne - Prix de la poésie 2021 "Lire pour en sortir"
" Chaque écrivain sait ce qu'écrire a de libérateur. Il sait ce qu'apporte cette intimité avec les mots et la jubilation que contient le fait de pouvoir raconter une histoire. C'est cette joie que nous avions envie de partager avec les détenus. Écrire pour en sortir. "
Leïla Slimani
À partir de ces mots : " la vie devant nous ", des personnes détenues et des membres du personnel de 35 établissements pénitentiaires se sont livrés à une expression libre, introspective, imaginative, dans le cadre d'un concours d'écriture organisé par l'association Lire pour en Sortir dont la marraine est l'auteure Leïla Slimani.
Pour leur qualité évidente, pour leur singularité, pour l'émotion qui jaillit au fil des phrases, ces écrits se devaient d'être partagés au plus grand nombre.
Ce recueil nous révèle les voix et le talent de ceux qui savent ce qu'est l'enfermement. Leurs mots nous touchent et résonnent comme une belle page d'espoir et d'humanité.
Elle est
De celles qui rêvent d'un nouveau départ, d'une destinée.
De celles qui gardent la tête haute, même incarcérées.
Des mamans, des filles, des sœurs dignes et fières,
Elles connaissent la douleur car ce sont des mères.
Elles assument nos erreurs, sans laisser voir,
Qu'elles pleurent de l'intérieur, et gardent l'espoir.
Des reines emprisonnées, aux cheveux de larmes,
Aux princesses de nos vies, à nos sœurs d'armes.
Aujourd'hui je suis, car elle m'a soutenu,
Demain je serai, même si elle n'est plus.
La seule qui fait de tes défauts, une qualité,
Son seul défaut à elle, c'est de t'aimer.
Champs-Dollon 2015
Le chant de l'ombre
Liés par nos jeux d'enfants, nos rêves et promesses,
Les amitiés, les affinités, nos règles naissent.
Les plus faibles suivent les plus forts, les vaillants,
Alors, les petits veulent jouer aux grands.
Et les grands, repèrent ceux qui peuvent entendre,
Le chant de l'ombre..
Celui qui te chante que la vie peut être une danse,
Aveuglé par ces grands modèles d'apparence.
Nous font croire qu'ils ont tout, même le pouvoir,
Mais ils restent seules dans leur têtes quand vient le soir.
Ne dorment que d'un œil, craignant les fantômes du lendemain,
Récurrentes insomnies, attendant que sonne six heures du matin.
La tête enfouie dans l'oreiller, pour ne plus entendre,
Le chant de l'ombre..
Beaucoup pensent qu'une vie n'est que du vent,
Mais peu connaissent l'odeur âcre du sang.
Celle qui te reste au fond de la bouche,
Rien ne la fera partir, ni les prières, ni aucunes douches.
Elle imprègne ton esprit, ton âme, ta vie et te glace..
De tes rêves ne resteront que de sombres cauchemars,
Tu auras beau essayer de fuir, il sera trop tard.
Les rires des enfants du passé lui auront fait place,
Au chant de l'ombre..
Champs-Dollon 2015
Cosmos
Nos cœurs emprisonnés du système solaire,
Je rêve alors d'aller aussi loin que Mercure.
Frôler Saturne et ses anneaux à la vitesse de la lumière,
On verra Venus dans son blanc manteau tachée de nos blessures.
Dans ces abysses spatiales où flottent, telles des lanternes chinoises,
Nos songes échappés de nos doigts comme des ballons d'hélium.
Portés par les vagues de cette marrée céleste sournoise,
Nous ne sommes que poussière d'étoile aux yeux des hommes.
Nos orbites déviées par leurs éruptions solaires aux brulures de plasma,
Toi mon Cosmos.. Moi ta supernova,
Si c'était mon dernier souffle, tu serais celui-là
Champs-Dollon 2015
Larmes d'étoiles
Toi ma constellation mourante..
Mon astre au destin scellé, mon ange,
Apparue comme une étoile filante.
Toi & moi deux comètes qui dérangent,
Deux astéroïdes perdus dans l'espace que rien ne peu stopper.
A l'image de la Lune et de notre planète la terre,
Deux astres qui se sont entrechoqués pour ne plus se quitter.
Tu étais mon satellite, aujourd'hui c'est dans le vide que j'erre,
Tu brilles et brilleras pour l'infini dans mon cœur d'enfant..
Quand tu brilles au dessus de ma vie, alors je fais le vœux,
Celui de te rejoindre le long de la Grande ours où tu m'attends.
Pour l'instant je te contemple des larmes d'étoiles plein les yeux,
Champs-Dollon 2015
Aylan
Tu t'appelais Aylan, rêvait de liberté,
Exilé de Syrie, des horreurs de la guerre.
Réfugié de la folie du monde, sacrifié,
Echoué sur le sable, telle une bouteille à la mer.
Tu n'as pas connu nos rivages, ni la paix..
Fuyant ce tyran qui chez toi, laissait s'installer,
Ces fous aux idées erronées, qui assassinaient,
Ton peuple rebellé contre un illuminé.
Règne égocentrique, armée de la terreur..
Conflits, trafics et, traites humaines organisées,
Par tes bourreaux de passeurs, bateaux rouillés,
Surpeuplés par avidité, marrée de sang à l'arrivé.
Le monde sur toi les yeux rivés, ton sourire figé..
Chaque balle par la haine tirée,
Proviennent des armes usinées dans nos pays.
Siècles d'esclavage, continents dévalisés,
Etats de droit, avez-vous oubliés les colonies?
Dictature et démocratie intimement liées,
Or noir exploité, pierres de sang serties.
Richesses accumulées, combien de vies volées?
Imaginez, le monde vivant en harmonie,
Riez, mais je ne suis pas le seul à en rêver..
Crise Européenne, ondées de migrants refoulés,
Camps de la honte et frontières closes.
Prises d'otages, coalition aux journaux télévisés,
Espace Schengen ceinturé qui explose.
Raids aériens, Tour Eiffel fermée,
Paris pleure ses martyrs, sa jeunesse insouciante.
Ville lumière, vieille dame au cœur brisé,
Endoctrinés, frères usés par nos vies délinquantes.
Damas, tes balles traversent la Méditerranée,
Revendications téléchargées aux macabres selfies.
Rafales d'amalgames, xénophobie amorcée,
Versets détournés, prophète bafoué, état maudit.
Chaque balle par la haine tirée,
Proviennent des armes usinées dans nos pays.
Siècles d'esclavage, continents dévalisés,
Etats de droit, avez-vous oubliés les colonies?
Dictature et démocratie intimement liées,
Or noir exploité, pierres de sang serties.
Richesses accumulées, combien de vies volées?
Imaginez, le monde vivant en harmonie,
Riez, mais je ne suis pas le seul à en rêver..
Profits mondiaux aux portes de l'enfer,
Pétrole ensanglanté dans nos cabriolets.
Hommes d'aujourd'hui, enfants d'hier,
Sans prise de conscience, aucune égalité.
Enfants du présent, sages de demain,
De nos sombres erreurs vous hériterez.
Des blessures passées, cicatrices pour écrin..
Par ta vie, tu aurais pu témoigner,
Tel un ange, guider les profanes,
Sur les plages de la Liberté.
Que Dieu te garde, petit Aylan..
Champs-Dollon 2015
11e sans ascenseur
En ce dimanche ensoleillé, je me rends chez un vieil ami qui m'a appelé ce matin et souhaite que l'on aille boire un café au bar du quartier. Comme j'ai déménagé plusieurs années auparavant c'est une joie de le voir et retrouver l'endroit où j'ai grandi. J'en profiterai pour revoir quelques amis car malgré les années rien ne change vraiment.. Quelques-uns se sont mariés, ont eu des enfants mais chaque dimanche matin le bar PMU du coin reste le rendez-vous à ne pas manquer.
Je dois le récupérer à 11 heures. A bientôt la quarantaine, il habite toujours chez ses parents comme beaucoup, même mariés, par coutumes ou simplement par soucis financiers. Je me gare au rez-de-chaussée à coté d'une voiture à moitié démontée. La mousse qui recouvre le toit me fait penser qu'elle doit être là depuis un moment. il habite au numéro 48, la dernière des six tours d'une dizaine d'étages qui se dressent fièrement telles des gratte-ciels dans ce mini village de béton. Je remarque que des bâtiments ont été repeints, j'étais passé huit mois auparavant et il n'y avait aucuns travaux. Le chantier a dû être rapide, un peu trop à mon goût.. Me voilà à l'entrée, l'interphone est cassé donc je rentre. Le carrelage est neuf et une odeur d'épices embaume le hall. A gauche les boites aux lettres ont été changées mais certaines sont déjà abîmées. Arrivant devant l'ascenseur, je constate qu'il est hors-service. Tout bien réfléchi, je me demande si je l'ai vu fonctionner dans le passé. Je suis condamné à prendre les escalier, il habite au 11e étage..
Enfant, je me souviens que dès l'ouverture de la porte de service un violente odeur d'urine vous prenait la gorge. Allez, je me lance.. La cage d'escalier sent toujours la pisse mais moins que dans mes souvenirs. Au premier étage j'entends des voix de femmes resonnent. C'est au 2e qu'une mère portugaise et une autre espagnole, je crois, essaient de se comprendre dans le couloir. A mon passage, elles s'arrêtent de parler. Je leur dit bonjour, elles acquiescent par un hochement de tête en me dévisageant et reprennent leur cacophonie latine. Mon ascension ne fait que commencer et j'entends à nouveau de petites voix: Ce sont celles d'enfants qui jouent entre le 5e et 6e étage. On cours, on rit, on crie.. Ils me remarquent à peine. Pays de l'est, Africains, Européens, Magrébins et Asiatiques, cette cohésion ethnique n'a qu'une seule mission, celle de rire ensemble en passant le temps comme ils le peuvent attendant que leurs mamans fassent le repas de midi. Une petite fille s'arrête, me fixe le sourire aux lèvres, je lui dis salut, elle ne me répond pas, soudain elle court vers sa troupe de lutins rieurs.. Je reprends ma quête et des cadavres de bouteilles de bières jonchent le sol, certaines sont soigneusement rangées sur le coté, preuve d'un samedi soir animé..
Entre le 7e et 8e j'entends de nouveau parler et, à l'écoute de mes pas, la conversation se fait plus discrète. Je rencontre trois jeunes d'une vingtaine d'années, l'un d'eux n'est pas d'ici, il est trahi par ses habits et son casque de moto. Les deux autres, je les reconnais, ils habitent les lieux ce sont les petits frères d'amis d'enfance. A leur regards de soulagement je vois qu'ils se souviennent de moi.. "Tu nous a fait peur" me dit l'un d'entre eux en me complimentant. Ils ont du croire que j'était un inspecteur ou autre flic qui font souvent des contrôles musclés. Je leur souris et profite de cette aire de repos pour prendre de leurs nouvelles mais ne m'attarde pas car je vois bien qu'ils sont occupés avec le troisième inconnu à une quelconque transaction qui ne me regarde pas..
Dire qu'il y a quelques années en arrière j'étais à leur place et eux quelques étages plus bas à jouer au ballon. Oui, le scénario se répète, c'est ainsi.. Ce n'est pas une fatalité, c'est juste une réalité.
Au 9e les murs sont tagués, des mégots tapissent le sol et la porte du 10e est sortie de ses gonds. On a beau repeindre l'extérieur pour fondre cette forêt de ciment dans le paysage de la commune, c'est à l'intérieur qu'il faut œuvrer. Au moins cela donnerait envie aux habitants d'en prendre soin, cela a fait ses preuves ailleurs. Bref, mes remarques n'y changeront rien malheureusement..
J'arrive au 11e étage, j'entends le fort volume d'une télé marocaine ou algérienne, je ne sais dire. Un enfant joue avec son chaton apeuré de faire le doudou improvisé. Me voyant ce coquin se réfugie derrière la porte de chez lui, son chat en bandoulière. Un subtile fumet de tajine parfume le couloir.. Me voilà enfin devant cette porte tant convoitée, la sonnette est manquante, je frappe, un petit bout aux grands yeux noirs m'ouvre et s'enfuit dans la cuisine, c'est alors que la mère de mon ami me rejoint à la porte entrebâillée. Elle porte un "hidjab" coloré et m'observe de la tête aux pieds s'interrogeant sur cet européen aux bonnes manières. Je vois à son sourire qu'elle me reconnait. Petit, elle me gardait quand mes parents travaillaient tard pour boucler leur fin de mois. Elle me tend la main et insiste pour que je rentre.. Toujours cette odeur de plat longuement mijoté qui me noue l'estomac. Je m'assois dans le salon sur une banquette interminable qui longe les murs. Des cadres dorés avec de belles calligraphies coraniques trônent tout autour. C'est alors que mon pote apparait à peine réveillé et me fait la bise, quatre au total. comme à l'accoutumée, les retrouvailles sont joyeuses. finalement nous n'iront pas au bar, nous rirons autour de quelques thés à la menthe et un couvert de plus viendra orner la table..
A bien y réfléchir, je me dis que dans son livre le célèbre Filéas Fog avait mit 80 jours pour faire le tour du monde en appelant cela un exploit, il ne m'aura fallu que 5 minutes et un ascenseur en panne..